La première star
Thérésa ( Désirée Emma Valladon 1837-1913 )

Petite chanteuse banale à ses début, Thérésa vas acquérir sa notoriété par un « concours de circonstance » et la «diva du ruisseau» vas vite devenir la première célébrité du café-concert.
Dés ses trois ans,Thérésa commence à chanter dans les cours, les chansons de son père qui l’accompagne au violon.
A douze ans, elle s’essaye à travailler pour un patron, comme modiste dans un magasin, elle se fait vite renvoyer, et change d’établissement. Après dix-huit essais infructueux, elle revient à la chanson.
« J’avais le sentiment de l’indépendance comme toute les filles de ma condition qui on grandi en plein air, mon père m’avais appris à lire et à écrire, je n’avais jamais fréquenté une école, personne ne m’avais jamais imposé sa volonté, mon caractère s’était développé librement avec les instincts de ma nature un peu sauvage. »
Louis Schneider écrit dans «Le Gaulois» du 12 septembre 1923 :
Thérésa, qui débuta au café du Géant, Théophile Gautier a dit d’elle : «Elle a une bien grande bouche pour un si petit établissement». «Une bouche qui lui fait le tour de la tête», ajoutait Veuillot. Cela n’empêcha pas en quelques semaines Thérésa de devenir célèbre, son nom se répandit à Paris et gagna la province.

L’histoire du «concours de circonstance» qui rendit Thérésa célèbre, fut mainte fois contée.
Je vais à mon tour, vous la résumer :
Cela se passa en 1864.
Avec son physique rustique, Thérésa aurait pu végéter longtemps dans son emploi de simple chanteuse, si un soir, la troupes du café-concert où elle chantais, ne s’était réunie après le travail, autour d’une énorme table pour un de ces interminable souper, comme on en faisait à l’époque.
Tout le monde était là, de la caissière au directeur, des serveuses aux artistes.
Profusion de nourritures et d’alcool, l’ambiance était à la fête !
On arrivait en fin de repas, et Thérésa était allé se préparer.
Était ce l’alcool ou sa bonne étoile?
Une inspiration soudaine lui fit mettre une marmotte sur sa tête !
Et c’est ainsi qu’elle chanta sa chanson habituel d’une façon inhabituel : En parodiant le style Tyrolien !
L’effet fut foudroyant ! Sa fantaisie séduit d’emblée l’assemblée qui l’a porta en triomphe.
Le lendemain, Thérésa fut pourtant fort surprise, quand son directeur lui demanda, de chanter désormais pour le public, à la mode Tyrolienne.

Son succès fut immédiat et considérable.
Cela aurais pu en rester là, et n’aurais peut-être pas suffit à faire entrer Thérésa dans la postérité si un deuxième *concours de circonstance» ne se serais pas déclenché.
Le café concert où officiait Thérésa n’était pas le seul du quartier. Juste en face, de l’autre coté de la rue se trouvais un deuxième établissement.
Son directeur, constatant l’éblouissent engouement pour la récente révélation, voulu débauché l’artiste.
Il proposa à Thérésa de doubler son salaire. Elle accepta, Son premier directeur vint alors lui proposer un réengagement a de meilleurs conditions…
Ce petit jeu fit d’elle une des artistes les mieux payée de Paris. Les journaux s’emparèrent de l’histoire, et firent de Thérésa une célébrité nationale !

Le caricaturiste Gill la fait figurer en première page de « La Lune » du 15 décembre 1867


Thérésa dans « La Chatte Blanche » en 1869.
Eugène Baillet écrit dans le «Paris qui Chante» 122 en 1905 :
Il ne manquait qu’une chanson-étincelle pour allumer le feu du grand succès, ce fut «Rien n’est sacré pour un sapeur» qui se présenta. Cette chansonnette assez drôle, œuvre d’un peintre nommé Louis Houssot et mise en musique par de Villebechot, fit accourir une foule énorme à l’Alcazar du faubourg Poissonnière. Tous les soirs on refusait du monde et le nom de Thérésa était dans toutes les bouches. André Gill la plaça dans sa galerie.
Son portrait figurait dans toutes les publications et la chanson du sapeur était le sujet de bien des conversations, puis on entendit successivement «La femme à barbe» et cette chanson sans aucune valeur, véritable parade, n’en devint pas moins très populaire en peu de temps.
Entrez, bonn’s d’enfants et soldats,
Tachez moyen d’faire ployer c’bras
On t’rait plutôt un arbre,
C’est moi qui suis la femme à barbe.
Napoléon III voulut entendre la chanteuse populaire, elle fut invitée à une grande soirée, aux Tuileries, organisée par le général Fleury, et là, devant toute la Cour, Thérésa fit entendre son répertoire : le Sapeur fit beaucoup rire l’Empereur.
Le souverain avait entendu parler de la jolie main de Thérésa, il lui demanda à la voir, elle se déganta pour satisfaire la curiosité de l’Empereur, qui lui dit : «Quand on a une main pareille, on ne devrait jamais mettre de gants. – Sire, je m’en souviendrai,» et, Thérésa ajoute, en racontant cette anecdote : «Depuis ce soir-là, je n’ai jamais mis de gants pour chanter.»
Thérésa disparut un moment du concert après 1870. Et bientôt on la retrouva dans la «Chatte Blanche» au théâtre du Châtelet et sur d’autres scènes, elle avait changé son genre. Sa nouvelle manière était beaucoup plus littéraire, elle disait avec un grand sentiment le «Bon Gîte». Thérésa devint un moment propriétaire de l’Alcazar où elle avait été si bonne locataire, elle y chanta de nouveau ainsi que dans d’autres concerts, elle fut toujours bien écoutée.

A cette époque le statut d’artiste n’avais pas la même reconnaissance qu’aujourd’hui. Que ce soit des forains, des artistes de cirques, des chanteurs de cafés concerts ou même des acteurs de théâtres, nul ne pouvais, le moment venu, prétendre à être enterré au cimetière !
( Le comédien Delaunay, de la Comédie Française, fut le premier à avoir ce privilège en 1903, après avoir été reconnu de son vivant, il avait même été fait chevalier de la Légion d’honneur en 1883. )
De par son succès, largement relayer par la presse, Thérésa va participer à la nouvelle notoriétés des artistes, qui culminera quelques année plus tard avec Sarah Bernhardt au théâtre , Paulus au café concert, et – les trois fameuses cocottes – Otero, Liane de Pougy et Emilienne d’Alençon, sur les planches et dans les chambre à coucher.

En 1865, à seulement 28 ans, Thérésa publie ses mémoires !
En voici un extrait :
« J’ai été discutée plus que je ne le méritais. Les uns m’ont appelé « la Patti de la chope », d’autres ont dit que je mêlais de l’absinthe à mes chansons !
J’ai laissé dire tout le monde sans songer à protester.
Je ne suis pour rien dans mon succès, j’ai toujours suivi mes instincts, je n’ai pas cherché ma voie, les événement m’ont guidée, ils ont fait de moi une chanteuse de cabaret.
Soit !
Je suis une fille du peuple, et j’amuse le peuple. C’est ainsi que je trouve moyen de ne pas me séparer de ma famille !
On m’a dit souvent que personne n’arrive à une célébrité quelconque à Paris sans valeur réelle.
Or je suis aussi populaire que Timothée Trimm, Ponson du Terrail ou Jacques Offenbach.
Si le public se trompe, ce n’est pas ma faute. »

Dans son merveilleux livre objet de 1950: «Petite histoire des cafés concerts parisiens» Romi place ces lignes:
«Oh! Les cascades», «Les petits bateaux», «Nocturne», «Le Soir», «Rêverie de Jeune Fille», «Vague à l’Âme!» La poésie sucrée, on en avait un tel écœurement qu’on voulait à tout prix manger quelque chose qui eût vécu. Ce quelque chose fut la chanson de Thérésa, il se trouva qu’on avait oublié de la faire cuire, mais le public, outré de fureur, ne s’arrêta pas à si peu de chose, et l’avala saignante!
Elle-même, Thérésa, et il y a dans ceci quelque chose de providentiel! Thérésa est la critique la plus exaspérée et la plus furieuse de la Beauté, comme l’entendent la Roumaine et le Keepsake… Elle est belle d’ardeur, de fougue et de violence, mais s’éloigne autant que possible du type adorable…
Thérésa est venue pour détruire l’expression banale et efféminée de l’amour à roulades, aussi a-t-elle été douée d’un physique hardi, qui fait comprendre la niaiserie de se sentiment tout lyrique, inventé par des coiffeurs en vacances.»
Théodore de Banville, 1866.
«La salle tout entière frémit… Elle allait paraître, un tonnerre d’applaudissement l’annonça.
Je ne la trouvai point si hideuse que l’on m’avait dit. C’est une fille assez grande, assez découplée, sans nul charme que sa gloire, qui en est un, il est vrai, de premier ordre. Elle a, je crois, quelques cheveux, sa bouche semble faire le tour de sa tête, pour lèvres, des bourrelets comme un nègre, des dents de requin.
Elle sait chanter. Quant à son chant, il est indescriptible, comme ce qu’elle chante. Il faut être Parisien pour en saisir l’attrait, Français raffiné pour en savourer la profonde et parfaite ineptie.
Louis Veuillot, 1867.

1873. Thérésa à l’immense honneur – pour une artiste ! – de figurer dans le «Trombinoscope» de Touchatout, qui écrit :
Ce fut une véritable révélation, le public, interloqué d’abord, applaudit, et à partir de ce moment, les deux directeurs de L’Eldorado et de l’Alcazar se livrèrent à un combat acharné, à coups d’appointements, pour se prendre, s’arracher, se reprendre et se réarracher cette nouvelle étoile. – Après plusieurs passes brillantes, la victoire resta à l’Alcazar qui s’attacha définitivement Thérésa. – C’est là que le succès de la chanteuse populaire arriva à son apogée. – Pendant trois années ce fut un engouement énorme, les Parisiens ne savent rien faire sans exagération, ils se firent une idole de la «Gardeuse d’ours».
– Tout le monde allait l’entendre : le Parisien qui trépignait d’enthousiasme après chaque couplet, et le provincial, qui disait en sortant à sa chaste moitié : – Quelle horreur, madame Pitambois !…- Le fait est que le talent de Thérésa était apprécié de différentes façons. Il y avait les Versaillais et les radicaux : les Versaillais étaient scandalisés, les radicaux enthousiasmés.
Les opinions de la presse, étaient aussi très-partagées :Le «Tintamarre» jubilait comme un effronté et la «Revue des Deux-Mondes» rougissait comme une rosière… de trente-cinquième année. Nous dirons tout à l’heure notre opinion personnelle.
– Enfin la vogue de Thérésa prit une telle importance que les salons du faubourg Saint-Germain s’ouvrirent devant elle.
Quand Louis Veuillot apprit que l’antique et solennel quartier, où se conservent les illustres traditions de toutes nos moisissures nationales, acclamait l’artiste plébéienne, il en fit une maladie et écrivit, dit-on, au Pape pour en obtenir une excommunication en sol majeur, contre celle qu’il avait appelée «la diva du ruisseau».
MM. Houssot et Villebichot lui composèrent un grand nombre de chansons plus ou moins mauvaises et Darcier lui en dédia deux: «le Chemin du moulin» et «Quand les hommes sont au cabaret». Que ne lui en a-t-il dédié davantage!…
Après un assez long repos que Thérésa a employé à engraisser beaucoup, et que sa voix hélas !… a employé à maigrir un peu, elle a reparu sur différentes scènes, dans des revues ou des féeries. «La Chatte Blanche», «la Reine Carotte», ni même «la Poule aux œufs d’or» n’ont encore fourni à Thérésa l’occasion de se révéler comme comédienne, mais elle y a retrouvé comme chanteuse, une partie de ses anciens succès.
Du reste, il faut bien le dire, ces aiguillages sur le tard ne sont pas sans danger pour les artistes, quand ils ont réussi longtemps dans le genre et que le public s’est habitué à les considérer comme les maîtres, ils ne peuvent guère éviter de sombrer dans un autre, qu’a condition d’y réussir trois fois, et Thérésa comme comédienne, n’a pas encore réussi une. – Il nous reste à dire notre avis sur le talent de Thérésa. Ce talent n’a jamais été discuté que par les bégueules d’art qui l’ont nié. Elles le nient et voilà tout. A nos yeux, il existe immense, éclatant.
Thérésa possède, toute originalité à part, – les qualités les plus précieuses : la voix est franche, rustique et d’une émission parfaite, la prononciation est une merveille de netteté et la bonne humeur communicative de l’artiste est incomparable.
Ce qui fait pousser les hauts cris à ses détracteurs est moins imputable à Thérésa qu’à d’autres causes dont il faut tenir compte: Thérésa, à quelques exceptions près, a exploité un répertoire navrant, déplorable.
A qui la faute? Au goût public qui était ce qu’il pouvait être à une époque malsaine, où tout était pourri en haut, rien ne pouvait vibrer en bas.
Thérésa a été l’artiste populaire autant que le goût du jour le permettait. Si son auditoire, au lieu de lui imposer les malpropretés qui suintent sous les bas empires, avait exigé d’elle qu’elle n’interprétât que des œuvres propres, rustiques et fortes, elle eût été bien plus complètement la grande artiste du peuple, le Darcier-femme en un mot, d’un art dont elle possédait et possède encore toutes les qualités et toutes les ressources.
Au physique, Thérésa est bien la femme que l’on pourrait se figurer en l’écoutant les yeux fermés. Le regard est franc, le visage épanoui, l’air gouailleur, la bouche large. C’est d’elle que le «Tintamarre» a dit, quand elle était au Café Moka: «Thérésa a une bien grande bouche pour un si petit établissement.» _ Thérésa a fait école. Beaucoup de grues ont cherché à l’imiter, mais il est arrivé ce qui arrive toujours en pareil cas, elles ne sont arrivées qu’à copier ses défauts, et ont créé l’ère funeste des PRIMA-GUEULA de la chope.
Invitée dans les salons, sollicitée un peu partout,Thérésa aura une longues carrière que plus d’une enviera.

L’artiste imposera son style, on chantera désormais «à la Thérésa»
Odette Dulac décrit dans «En regardant par dessus mon épaule», son autobiographie de mille neuf cent vingt-neuf, sa rencontre avec la chanteuse, vers mille neuf-cent :
«Je chantais à la Bodinière et je recueillais quelques félicitations, quand je vis tous mes admirateurs s’écarter avec respect sur le passage d’une femme trop grasse, mal vêtue, les traits vulgaires, la bouche énorme et flasque. En guise de présentation, mon conférencier s’écria :
– Tu en as une veine Odette ! Théréza, ma chère, rien que ça ! Théréza qui s’est déranger pour toi.
– Oui ! C’est moi, fit une voix affreusement cassée, canaille et cependant prenante, une voix qui réveillait des rêves, ou des instincts. On m’a dit : allez entendre Odette… et me voici. C’est bien ! La gosse ! C’est bien !… Mais moi, ce n’est pas ainsi que je disais : «Jean ne ment pas !»
Et sans plus attendre, elle entonna le couplet et le refrain incriminés. Un violoncelle de grand luthier aux corde distendues, mais qu’un virtuose ferait encore vibrer, pourrait seul donner une idée de la voix de Théréza vieillie. Nul ne sourit de ses défaillances vocales, mais un frisson nous parcourut tous, quand elle exprima la douleur de la femme trahie. C’était beau ! C’était vécu ! Et je la remerciai avec effusion. J’avais compris et je n’ai plus jamais oublié.
Après un longue et fructueuse carrière, Thérésa se retirera vivre dans sa villa des lauriers à Neufchâtel en Saosnois.

Elle prendra l’habitude de recevoir les curieux qui viendront la visiter la dimanche.
M. Chabert rendra visite à Thérésa, pour écrire un long article dans le «Paris qui Chante» 88 en 1904 :

Si Thérésa a cherché le calme, il n’était pas en son pouvoir de trouver l’oubli. Beaucoup de ceux qui l’on applaudie, connaissent sa retraite, et tous ceux qui se croient autorisés à lui adresser leurs hommages sont accueillis de la façon la plus charmante.
M. Chabert, l’artiste bien connu de la Gaîté, appelé dans la région par les obligations de son service militaire, ne pouvait oublier de faire une visite à la Reine de la Chanson, et il a tenu à réserver à «Paris qui Chante» son intéressant interview.
J’arrivais aux premières maisons de Neufchâtel-en-Saosnois.
«Pardon, monsieur, la maison de Mme Thérésa ?
– La Thérésa ? Tout en haut de la côte, à droite, la plus belle maison, celle qui a une grille… Demandez la ferme des «Lauriers»…, c’est celle-là…»
Cinq minutes de montée, et j’entrais dans une cour pleine de fleurs.
«Madame Thérésa ?
– Madame Thérésa est en promenade, mais asseyez-vous, voici l’heure de son retour… tenez, la voilà !» Sur la route, à deux cents mètres, en effet, traversant le village à petits pas, arrivait vers nous une femme, grande de silhouette, bien campée, coiffée d’un béret légèrement sur l’oreille et qui lui donnait un air aussi crâne que martial.
Un peu ému, je me présente aux noms de mes amis qui sont aussi les siens, et, avec une voix, celle dont tout le monde parle encore :
«C’est bien à vous de venir voir l’amie de tous les vôtres, d’abord, vous allez dîner, avec nous nous recauserons de notre bon Paris que je revois chaque hiver, mais pas assez… je l’aime tant encore… si vous saviez…»
Elle ferme légèrement les yeux, comme pour revivre un rêve, et je vois glisser sur les joues de ce masque gravement beau deux larmes qu’elle essuie presque avec étonnement. Pauvre femme !… pour ne plus être étonné, même de ces deux larmes que le hasard de ma visite a fait couler, que de moments semblables a-t-elle dû vivre ?
«Par exemple, avant de nous mettre à table, il vous faut gagner votre dîner, aussi vous ne couperez pas au «tour du propriétaire»…
Regardez d’abord ma salle à manger, un peu triste avec le crépuscule, mais lorsque le soleil se joue dedans, et cela dix heures par jour, c’est très gentil-
«Voici le portrait de Gounod, c’est ma plus belle décoration.
-Tiens, mais c’est Judic, de l’autre côté !…
-Vous me flattez, enfant, c’est moi, Judic est dans le salon que voici… très simple…,on s’y repose fort bien, chaque bibelot qui le meuble a son histoire. Ces histoires font la mienne, souvent, seule, au milieu de toutes ces choses qui me sont chères, lorsque ma pensée chevauchait vers ces souvenirs d’antan, les heures étaient plus tristes que gaies. Aujourd’hui, le temps, celui qui insensibilise les cœurs, a passé, recouvrant de son grand voile transparent toutes ces réalités, qui, maintenant, à mes yeux, à ma mémoire, revivent avec plus de sérénité.»
Suivons… des chambres d’amis… il y en a partout, même de l’autre côté de la rue. «Tenez, là. C’est la demeure des Péricaud… Ici, Jean Coquelin un soir s’y reposa… Cette chambre fut à Magnier qui peut venir encore aux «Lauriers», dites-le-lui…
«Et le jardin?… ah! ah! Que dites-vous de ça?…
– C’est un paradis magnifiquement cultivé…
Quel est ce clocher, là-bas, tout au fond de cette plaine admirable?
– La cathédrale du Mans.
– Et sur l’extrême gauche?
– La forêt de Perseigné, avec sa tonnelle qui s’étend, durant un kilomètre, et sous laquelle je fais ma promenade quotidienne lorsque je ne suis pas malade. L’hiver dernier, je fus obligée de garder le lit pendant deux mois, mais aujourd’hui, je suis d’attaque.»
Le dîner fut charmant, on parla théâtre, concert… «Oui, Polin m’amuse beaucoup… quel type ce Dranem. Je l’ai entendu à un bénéfice… Au concert, je n’y vais plus, au théâtre, encore un petit peu. J’ai revu Germinie avec Réjane que j’aime beaucoup.
Et Coq, comment va-t-il? Et Cadet? – Il vont bien? – Leurs monologues? En savez-vous? Dites-m’en…»
Je m’exécute, je lui dis du Rostand, deux contes de Paul Bilhaud, puis, à son tour et à ma prière, elle nous chante : la «Terre». Combien je remerciais à cet instant, ceux auxquels je devais ces moments inoubliables !… Thérésa, après avoir chanté la «Terre», nous récita des vers de Pierre Dupont. Sa voix, d’une ampleur, d’une sonorité parfaites, était pénétrante et nous donnait le frisson, pas celui de la petite mort, le frisson qu’on éprouve devant un chef-d’œuvre classique…
Un invitée me disait: «Je sais des gens qui allaient lui entendre dire une phrase.»
Je le crois, et si mon indiscrétion n’avait de limites, je demanderais la réédition de ce que je viens d’entendre pour quadrupler mon plaisir…
«Mais il faut partir, il est peut-être dix heures et demie…-Voyons…Oh!…Plus de minuit…, mon pauvre enfant, comment allez-vous rentrer au quartier?
– Soyez tranquille, chère madame, j’ai ma bécane et la permission de la nuit. Allons, au revoir,… merci et à bientôt.
– Bonjour au trois Coq… Ah!… Aussi…»
Mais déjà j’étais loin sur la route d’Alençon, regardant Mamers sous un ciel étoilé que le calme de la nuit, sur cette grande route, rendait plus beau, avec une brise qui murmurait encore à mon oreille: «J’ai trois grands bœufs dans mon étable…»
Thérésa meurt en 1913. Elle avait septante-six ans.
( Je recommande l’excellent bouquin de Pierre-Robert Leclercq : « Théresa la diva du ruisseau », un livre qui est beaucoup mieux, et bien plus complet que mon pâle article. )